[Critique] – « Ma Loute » de Bruno Dumont : Lutte des classes

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Comme tous les films de Bruno Dumont, Ma Loute est un film singulier, inclassable, qui repousse ou séduit. Une fois de plus, le réalisateur nordiste inscrit son action dans le nord de la France et nous propose une confrontation des classes sociales. D’un côté, un milieu bourgeois, incarné par des acteurs réputés comme Luchini, Binoche ou Bruni-Tedeschi. De l’autre, un milieu populaire, travailleurs sur la côte, spécialisés dans la récolte des moules, porté par des acteurs amateurs, pour qui le film de Dumont est le moyen d’être sur l’avant de la scène. Au milieu, un inspecteur de police et tous ses collègues qui se démènent pour résoudre de mystérieux enlèvements qui ont lieu, que l’on rapprocherait sans conteste du milieu populaire.

L’immersion dans le film est très compliquée car le milieu bourgeois rebute. Les jeux de Luchini ou Bruni-Tedeschi s’avèrent déstabilisants tant ils sont caricaturaux et beaucoup trop excessifs. Il aurait été agréable de déceler une ironie par l’excès dans le jeu, ce qui aurait envisagé un recul sur la situation, mais ce n’est pas le cas. La confrontation au milieu bourgeois est frontal et fait Bruno Dumont rend ses personnages pitoyables. Tout est insupportable, que ce soit l’attitude physique de Fabrice Luchini, qui est meilleur assis que debout car moins dans le jeu corporel, que l’arrivée de Binoche et de son accent, qui n’est que le cliché de la bourgeoise fascinée par tout ce qu’elle voit. La scène finale est d’ailleurs la cerise sur le gâteau dans le désagréable. Par un baragouinage qui ne fera esquisser un sourire que parce qu’il est ridicule, Binoche s’enlise dans son propre excès. L’interprétation de Bruni-Tedeschi est sans doute la plus supportable car beaucoup plus dans la retenue. Au final, son personnage n’est rien d’autre que celui d’une femme qui se fait marcher sur les pieds et qui disparaît sous le poids de son mari (Luchini) et sa cousine (Binoche). En complément, Jean-Luc Vincent est également insupportable et ne contribue qu’à l’accumulation de personnages, certes haut en couleur, mais désagréable au possible.

Parallèlement, le jeu des acteurs amateurs, beaucoup moins axé sur la parole et beaucoup plus sur l’émotion à travers des regards ou des expressions faciales, se rend beaucoup plus agréable et entre en net contraste avec le milieu bourgeois. Brandon Lavieville, interprète de Ma Loute, peine à se rendre attachant chère le spectateur, mais il impose une présence dans le récit qui n’est pas à dénigrer. Au final, ceux qui en font le moins sont les mieux. Après, un côté misérabiliste émane tout de même. Certes il s’agit d’une époque passée, mais l’accent, à la limite de l’incompréhensible, et le quartier dans lequel les personnages vivent donnent au spectateur cette impression que toute la misère du monde s’est abattue sur eux. Dommage car si les choix de mise en scène et de direction d’acteur avait été plus dans la retenue et moins dans les clichés nordistes, le film aurait été beaucoup plus agréable.

Toutefois, le personnage de l’Inspecteur Machin se détache clairement du lot et est le meilleur personnage de Ma Loute. Didier Desprès est sensationnel tant il s’avère drôle et plein d’auto-dérision. Toutes les scènes en sa présence sont des moments venus d’une autre planète, durant lesquelles ce sacre bonhomme donne tout, et il nous le rend bien.

Ma Loute, ce n’est pas qu’une interprétation et un travail sur la direction d’acteurs, c’est également la création d’un univers singulier qui n’existe que dans ce film. Derrière des personnages tous plus déroutants les uns que les autres se dévoile une ambiance mystique totalement inattendue. Parsemé de miracles tout droit venus d’ailleurs, le scénario se voit être totalement chamboulés, et fait osciller le spectateur entre fresque sociale et mysticisme absolu. Où se placer ? Bruno Dumont interroge le spectateur, qui doit se faire son propre avis, en prenant un recul nécessaire, ou non. Les couleurs grisâtres de la côte, et ses plages à perte de vue entrent en symbiose avec ce microcosme propre à Ma Loute. Mais sous des ciel gris et des marrées parfois verdâtres, la beauté des décors ne peut qu’être soulignée. Bruno Dumont aime sa région et ça se voit, ça se vit. Partie intégrante du scénario, la mer est comme le personnage final de Ma Loute, ce personnage prêt à avaler nos personnages aux moindres écarts, et qui peut très vite les rappeler à la réalité, l’inspecteur Machin ayant d’ailleurs parfaitement compris la chose.

Aussi, si dans ses grandes lignes Ma Loute relève de l’enquête policière, beaucoup de thèmes sont évoqués, certains relevant dû stéréotypes comme celui de la consanguinité qui est de nouveau rattaché à la population nordiste. Dommage, voici un élément qui aurait pu être évité afin de ne pas virer dans le cliché.

Mais finalement, Ma Loute, c’est également une histoire d’amour, une recherche de l’autre, une confrontation, parfois frontale (beaucoup de très gros plans face spectateur), qui interroge et crée de vrais chocs culturels, même s’ils peuvent être considérés comme explicites.

Certains considéreront que Dumont fait du mal à sa région, d’autres trouveront que Ma Loute est une magnifique fresque sociale. Avec ce long-métrage, place aux ressentiments, aux impressions qui viennent du cœur et qui font s’interroger sur la nature humaine, mais une nature humaine brute, jamais magnifiée.

Zoran Paquot

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