« The Birth of a nation » : « Intolérance » cinématographique.

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Impossible pour une oeuvre de fiction de reconstituer un passé historique dans son intégralité. Un auteur, un point de vue, un « cut », un genre, une échelle de plan, fera toujours en sorte à ce qu’on nous fasse prendre conscience que nous nous retrouvons devant une réalité parallèle. À nous de voir laquelle peut nous convenir le mieux, tout simplement. Pour un film comme « The Birth of a nation« , difficile de ne pas être gêné devant la vision lourde et prosélytique de l’esclavagisme par Nate Parker.

Comme tout sujet sensible de notre Passé, il y a toujours un challenge pour un metteur en scène de raconter l’Histoire à sa manière. Ce débat existe depuis le début du cinéma, explosera concernant la tragédie de la Shoah (qu’on pourrait vulgairement symbolisé comme une confrontation Lanzmann/Spielberg), mais s’accorde aussi avec l’histoire douloureuse des Etats-Unis.

Récemment, ce sont des auteurs comme Quentin Tarantino ou Steve McQueen qui se sont tâchés à explorer : Chez le premier, le genre du Western spaghetti servait à exploser l’Histoire dans un esprit cathartique avec son héros iconique, Django. L’esclavagisme ne formant qu’un contexte environnementale redoutable pour façonner un esclave affranchi en statut d’héros cinématographique aussi charismatique que l’était Franco Nero chez Corbucci, qui explosait en toute fin de film la plantation Candie, symbole d’une Amérique fondée sur des valeurs pré-supposés capitalistes et racistes à cette époque. Quant à  McQueen, « Twelve Years A Slave » s’imprègne de ce Passé pour rester fidèle aux thèmes de l’auteur : Comment filmer des corps en proie à des pulsions et à l’assouvissement ? On retrouve cette problématique dans ses oeuvres à travers le  rapport au sexe dans « Shame« , le corps atrocement amaigri de Bobby Sands  (sous les traits de Michael Fassbender) en grève de la faim dans « Hunger » et les souffrances physiques imposés aux corps de Chiwetel Ejilofor et Lupita N’yongo, imposés par les esclavagistes sur forme de plans-séquences éprouvants.

Deux visions fortes et singulières d’un même sujet grâce aux différents dispositifs cinématographiques existants. Nate Parker, pour sa première réalisation, rêverait de briller autant que ses prédécesseurs. Toutefois, sa lourdeur se rangerait plus d’un film comme « Tu ne tueras point » de Mel Gibson (qui, lui au moins, s’assumait intégralement et était intéressant formellement), celui-ci ayant aidé Parker à la création du film, plutôt que « Twelve Years a Slave« . Narrant la tentative de révolte de plusieurs esclaves, menée par l’esclave et prêcheur Nate Turner, ce premier long-métrage passe à travers son sujet initial pour empiler clichés sur clichés sur fond de prosélytisme douteux. Guidé depuis sa jeunesse par la religion, Turner grandit dans la plantation et devient prêcheur, évoluant dans un environnement hostile et dominant. Le premier problème est que le film ne tente absolument rien pour interpeller le spectateur sur ce passé. Il est évident pour notre mentalité contemporaine que l’esclavagisme est une époque révoltante au cours duquel les pires horreurs se sont passés. Inutile donc de compiler les clichés pour tenter de créer un choc, Parker superpose différents phases de violence par artificialité et provoque nos soupirs plutôt que notre dégoût. Il est d’ailleurs difficile de ne pas penser aux déboires du réalisateur quand le viol devient à deux reprises le point de départ des enjeux…

On devine vite que l’intérêt premier de Nate Parker se trouve en la personne de Nate Turner. Réalisateur et co-scénariste du film, Parker s’incorpore l’une des figures importantes de cette période tragique pour se projeter en lui comme une créature divine, illuminée par les paroles de Dieu pour mener à bien sa lutte vengeresse et sanguinolante. Une quête illuminée de la revanche, donc, traitée sans aucune ambiguïté morale puisque les scènes de meurtres se sur-découpent et s’excusent au nom de la foi. Il suffit de voir un plan d’ensemble où lors de son premier meurtre : Nat Turner se trouve à la gauche du cadre, tandis que son maître agonise de l’autre côté, auréolé d’une croix présente au milieu. Là où il aurait été préférable d’avoir un film choc laissant le spectateur réagir par soi-même face à ce qu’il voit, le film préfère choisir la voie de la surenchère biblique douteuse en l’imposant péniblement.

Par conséquent, on devra chercher ailleurs pour la subtilité tant le film semble occulter toute forme de nuances et de sagesses, allant jusqu’à la mièvrerie avec ce plan symétrique entre le héros et sa compagne partagée par une « flamme » en pleine nuit (Pour signifier la flamme amoureuse, Lynch le faisait mieux dans « Sailor & Lula« ). Le manichéisme marque ses pas, on exaspère devant tant de complaisance à montrer un monde partagé entre le Bien et le Mal (fidèle à la dimension biblique de Turner, soit…), qui devient très rapidement gênant.

Appelée « The Birth of a Nation » dans la volonté de donner un coup de poing au film de D.W Griffith (« Birth of a nation« ), connu pour son montage révolutionnaire affublé d’un message raciste, le long-métrage de Nate Parker est définitivement raté. Privilégiant l’auto-glorification et le ton préchi-précha que son sujet initial avec une réalisation impersonnelle, il est triste de voir ce film rejoindre son némesis cinématographique en contenant un propos tout aussi douteux que son ennemi.

Victor Van De Kadsye

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