« Grave » : Réveil du cinéma de genre français ou film avarié ?

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Véritable sensation depuis sa première projection à la Semaine de la Critique à Cannes, écumant ainsi les triomphes à Toronto, Sitges et Gérardmer (et même un passage à Sundance), le premier long-métrage de Julia Ducournau suscite passion et mystère auprès du monde cinéphile. Enfin une proposition de cinéma de genre qui semble tenir la route dans le cinéma français. Vraiment ? Victor Van De Kadsye et Stéphane Visse ont pu découvrir le film lors d’une avant-première au cinéma Le Majestic à Lille et c’est la guerre entre eux depuis l’issu de la projection. Retour sur ce film si singulier qui a eu le résultat escompté : Celui de diviser son public.

[POUR] – « Une fable tordue et jubilatoire » – Victor Van De Kadsye

Oh mais que voilà un film si étrange et qui fait beaucoup de bien dans le paysage audiovisuel français actuel ! Calmons le jeu tout de suite, « Grave » n’a rien à voir avec la promotion sanguinolente qui lui est tant accordée. Julia Ducournau signe un premier film détonnant, frappant par sa modernité dans le maniement des genres et des tons. Est-ce un film d’horreur sur le cannibalisme ou bien un teen-movie drôle ne manquant jamais de « mordant » pour évoquer la métamorphose à l’état d’adulte ? Le mieux serait de dire que le résultat est une oeuvre hybride, oscillant entre les genres pour raconter cette histoire aussi troublante que singulière.

Le film commence de la même manière que n’importe quel teen-movie en suivant l’héroïne enfermée dans une case « asocial » comme Logan Lerman dans « Le Monde de Charlie » ou Alice Isaaz dans « La crème de la crème » (pour citer un autre film récent de ce genre en France), lors des épreuves de bizutage montrées à juste titre comme source d’humiliations et de bêtises crasses. Sans jamais paraître cliché par la loufoquerie cruel des multiples personnages rencontrés, le film nous plonge peu à peu dans l’ambiance étudiante avec ses fêtes (ahurissant plan-séquence oppressant dans une foule festive avec l’énergique « Despair, Hangover & Ecstasy » de The Do en prime) et ses déceptions scolaires (mention spécial à Jean-Lous Sbille, plus terrifiant qu’un cannibal dans le rôle de ce prof cassant) avec « Grave » glisse peu à peu vers l’horreur « cronembergien » en métamorphosant Justine comme un être aux instincts réveillés, dévoré par les traces d’eczéma et désirant l’acceptation charnelle, le contact charnel voire bien plus encore.

« Grave » est un film hybride dans touts les domaines, qu’il soit physique ou psychologique, brusquant éternellement son héroïne principale (sublime Garance Marillet) entre le retranchement de ses instincts et ses « libérations », ainsi que le spectateur, oscillant entre le rire radieux lors de certaines situations (Rabah Nait Oufella fait mouche à chaque réplique) et le dégoût avec les scènes de dégustations (Manger un « finger » n’aura plus le même sens à mes yeux dorénavant…. On pourrait plus voir le film de Julia Ducournau comme une fable tordue et jubilatoire humanisant ce que l’on pourrait considéré pour un « monstre » vu le pitch de départ.

Un premier long-métrage étourdissant, aussi léger que terrifiant qui ne laisse pas indifférent, faisant éclore l’oeuvre d’une nouvelle personnalité montante et singulière du cinéma, Julia Ducournau, dont on attend avec impatience sa nouvelle création.

[Contre] – « Fais pas genre » –  Stéphane Visse

Grave va sauver le cinéma de genre français‘. D’une part, le cinéma de genre français n’est pas aussi ‘mauvais’ qu’on aime le dire (preuve en est Haute Tension, Calvaire, Martyrs etc), d’autre part, pour le ‘sauver‘ il faudrait déjà que le film soit de bonne qualité, ce qui n’est pas le cas ici.

Et pourtant, on voulait y croire, un film de cannibale qui est en même temps un teen movie, porté par une réflexion sur ce qui fait de nous des êtres humains et ce qui nous renvoie à notre condition d’animal, tout en ayant un aspect rappelant Cronenberg sur la transformation des corps. Et pourtant rien de tout ça n’est tenu pour plusieurs raisons.

Qu’on se le dise, si Grave n’est pas aussi craspec, malsain (et un poil z) qu’un Cannibal Holocaust ou Antropophagous, il ne rentrera pas dans l’histoire pour sa violence outrancière. Car si l’on peut s’attendre à voir une jeune étudiante en veto se mettre à dévorer goulûment ses camarades, il n’en n’est rien. Au final, nous n’aurons qu’une petite scène de croquage de phalange, ce qui n’est pas vraiment ce que l’on attend d’un film de cannibales. On se retrouve avec du gore de comptoir, qui effleure la violence, sans pour autant en faire un moment hardcore qui devrait nous retourner les tripes.

Et si encore l’horreur était suggérée de manière habile par la mise en scène, on aurait pardonné la pudeur gore du film, mais il n’en est rien. Que Julia Ducournau veuille ne pas rentrer dans la brutalité, c’est un choix artistique que l’on peut respecter, mais qu’elle nous sorte une mise en scène oscillant entre le cynique et le poseur, là on se retrouve plus devant le film de genre Télérama. Cynique dans le sens où elle pose ici et là des petits gags visuels comme un panneau affichant ‘ne pas dépasser la ligne rouge‘. Et poseur car malgré un jeu de couleur sur le rouge (le sang tout ça tout ça) et des cadres arty donnant l’impression que Dolan est passé par là, le film ne pousse jamais le propos via la mise en scène. Ducournau se place comme une fan de Cronenberg, ce qui se ressent dans le film, sauf que ce dernier partait bien plus loin dans l’explicitation visuelle de son propos, sans pour autant se perdre dans la pose facile.

Le propos, celui parlant de l’homme et de l’animal, ce qui nous sépare, un des sujets du film de cannibales, n’est à aucun moment poussé vers une vraie remise en question de ce qui a déjà été dit. Faisant qu’après le visionnage, on se demande vraiment ce que la réalisatrice voulait dire. Car l’évolution du personnage principal, sa transformation qui est à la fois psychologique, mais également physique, est amenée de manière aléatoire, ce qui amène le questionnement total lorsque la fameuse dégustation de doigt arrive, car on ne sait pas vraiment pourquoi elle le fait.

Peut-être le message serait mieux passer si les personnages n’étaient pas un regroupement de clichés, plus cons et insupportables les uns que les autres, et joués par des bras cassés s’inspirant des caricatures qu’ils ont dû voir une fois dans leurs vies. Que le film se veuille être également un teen movie peut être plus qu’intéressant (le passage à l’âge adulte, la découverte de la sexualité et de la liberté sans les parents etc) sauf si on se cantonne au même niveau que LOL pour dépeindre la jeunesse, l’identification est alors impossible, même pour les étudiants en veto.

Alors si tu aimes les nanars d’1h30, dont le rythme entre comédie et horreur est mal géré, les dialogues expliquent le propos du film plutôt que de suggérer par la mise en scène, et qu’en plus, ta maman aime le gore gentillet, fonce voir Grave. Avec de la chance, il marchera en salle et on aura un meilleur film la prochaine fois.

 Stéphane Visse

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